Pour ou contre la guerre: l’Allemagne s’enflamme


Depuis des mois, le chancelier Friedrich Merz parle de faire de son pays la première puissance militaire d’Europe. Le budget de l’armée a doublé, bientôt triplé, au prix de dettes et de coupes dans le social. Le ton des envolées contre la Russie ne cesse de monter. Face aux partis au pouvoir, seules l’AfD d’Alice Weidel et la petite formation de Sarah Wagenknecht se dressent contre cette politique et réclament des pourparlers de paix. Qu’en dit le peuple? Les sondages préélectoraux annoncent des changements. Rencontre à Ascona.
En marge du festival de Locarno, le «dîner républicain» de l’éditeur Frank A. Meyer a offert une tribune à de nombreux politiciens allemands. La plupart du bord «convenable». L’hôte était notamment entouré de l’ex-patron de l’armée suisse Thomas Süssli et d’un haut commandant de l’OTAN. Les Suisses sont restés silencieux devant les discours d’outre-Rhin qui attestaient d’une vraie obsession pour «la menace russe». Pas un mot sur le Moyen-Orient. Ni d’ailleurs sur les pressions américaines. Il était impressionnant d’entendre ces personnalités de droite, du centre et de gauche unies dans cette fixation sur la poursuite de la guerre, bien au-delà de l’Ukraine. Alors même que près de 30 % des Allemands, selon les sondages, se tournent vers une formation qui réclame la paix. Mot devenu tabou.
La question a été débattue de savoir si l’Allemagne est déjà en guerre ou non, et de qui peut en décider, quand et pourquoi. Alors que le centre de commandement de l’OTAN à Wiesbaden (NSATU) fournit déjà à l’Ukraine non seulement des armes mais des renseignements sur les cibles à atteindre en Ukraine et en Russie. Quant au drone tombé sur l’aéroport de Leipzig, qu’il soit russe ou pas, il fait penser que le conflit s’étend. Plusieurs pays européens gonflent aussi leur budget des armées, s’interrogent sur les formes et les limites du soutien militaire à leur allié de fait. Mais aucun ne s’échauffe sur ce sujet autant que l’Allemagne. Certains de ces voisins ne sont d’ailleurs guère enthousiastes à l’idée que celle-ci devienne la première puissance militaire d’Europe. Les Français se sentent marginalisés en dépit des discours aimables. Les Polonais, traumatisés par le passé, restent, sans le dire trop haut, quelque peu méfiants à l’endroit de leur grand voisin, devenu leur principal partenaire économique.
Une voix pour la paix
Au terme de ces deux heures d’envolées bellicistes à Ascona, une voix contraire s’est élevée néanmoins. Alice Schwarzer, l’icône allemande du féminisme, la fondatrice du magazine Emma, avait reçu la veille, conjointement à l’écrivaine d’un autre bord Monika Maron, le «prix européen pour la culture politique» du groupe Ringier. Et là, soudain, la vieille dame a protesté dans un élan éloquent. En substance: «Une guerre se termine par l’écrasement d’un camp face à l’autre. Cela n’arrivera pas en l’occurrence. Il faut donc négocier. Cesser l’escalade. Trouver une issue raisonnable. Ne jouons pas avec le feu. A-t-on oublié que la Russie est une puissance nucléaire?» Ces trois minutes de paroles, même peu relayées, honoraient le raout. Quelques personnes partageaient sans doute ce point de vue mais sans le dire. Deux journalistes, l’un suisse, l’autre allemand, nous glissèrent ensuite cette confidence: «Nous pensons comme elle, mais il n’est pas question de le faire savoir dans nos rédactions.» Par crainte des ennuis? Pas très courageux, comme tant d’entre nous. L’emportement actuel en Allemagne, mais en Suisse aussi dans une moindre mesure, menacerait-il la liberté d’expression?



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