La neutralité, la gauche et la guerre

Anne Voeffray

Par Anne Voeffray · Publié le 18 septembre 2026 · 21 min de lecture

La neutralité, la gauche et la guerre
© Image générée par IA

La gauche suisse, historiquement porteuse des luttes pour la paix, se retrouve divisée face à l'initiative sur la neutralité. Tandis que PS, Verts et SolidaritéS rejoignent une union sacrée avec la droite et les milieux économiques pour la combattre, une minorité pacifiste et internationaliste y voit au contraire un outil de non-alignement face aux impérialismes. Entre désir de sanctions, dépendance croissante à l'OTAN et bons offices oubliés, cette fracture interroge: comment les gauches peuvent-elles retrouver un chemin commun vers la paix?

Sommaire

L’initiative populaire sur la neutralité suisse a été pensée par un citoyen socio-démocrate, René Roca, déçu d’une neutralité «bricolée au gré du vent» par nos sept sages. En l’absence d’intérêt du PS, des Verts et de SolidaritéS, il aurait trouvé, avec Pro-Suisse et l’UDC, des alliés de circonstance, traditionnellement attachés à l’idée de neutralité. Ayant pour slogan une colombe de la paix, l’initiative est soutenue par un groupe de gauche: le «Comité pacifiste et internationaliste pour la neutralité» qui rassemble le PST-POP (Parti suisse du travail et Parti ouvrier populaire), le Parti communiste (PC), le Comité pour la Genève Internationale et sa Neutralité (CoGIN), des citoyens indépendants et l’Association Suisse-Cuba. Cette alliance, qui défend le «Oui» à l’initiative, porte un message de non-alignement face à l’impérialisme étasunien et européen, de solidarité internationale et de paix.

Le clivage est net. Tous les partis de la gauche à la droite, la combattent. Les Verts, le PS et SolidaritéS soutiennent le «Non», rejoignant une union bourgeoise qui accuse l’initiative d’être un complot d’extrême droite «pro-Blocher» et «pro-Poutine». Pour les Verts et les rouges — ou plutôt bleus, selon le conseiller national vaudois Samuel Bendahan — le fait que son porteur principal soit l’UDC active un réflexe de cordon sanitaire qui cantonne le débat à la superficie du texte. SolidaritéS considère que l’initiative veut pousser la Suisse dans l’indifférence et l’inaction et, surtout, faciliter le commerce d’armes. Le PS souhaite continuer à prendre des sanctions contre Poutine et plébiscite la flexibilité du Conseil fédéral (CF). Ignazio Cassis (mettant en jeu la crédibilité du CF et du pays dans la campagne), le PLR, les industriels de l’armement (!) et même les banques suisses (soumises aux règles américaines) sont aussi vent debout contre cette initiative.

En 2003, toute la gauche manifestait contre l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis. Depuis dix ans, un revirement s’est opéré: les mêmes organisations qui condamnaient hier la guerre la soutiennent indirectement aujourd’hui en prenant parti ou en réclamant la protection de l’OTAN. Timeo Antognini du PST-POP estime que le PS et les Verts se sont égarés et appelle à reconstruire le mouvement pour la paix. Afin de tenter de comprendre les points d’achoppement des gauches, reprenons point par point les arguments de l’initiative qui sera soumise au vote ce 27 septembre.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
4 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

«Immorale», «myope», «indifférente»: le vieux procès de la neutralité suisse

GéopolitiqueArticle

«Immorale», «myope», «indifférente»: le vieux procès de la neutralité suisse

La neutralité helvétique est aujourd’hui au cœur de nombreux débats. J’en rappelais quelques enjeux dans mon article de la semaine dernière. Prenons maintenant un peu de hauteur historique pour rappeler que la Suisse n’a pas toujours été un îlot de paix au cœur de l’Europe. Et qu’il existe des précédents méconnus au moralisme anti-neutralité, qui ne sont pas sans ressembler à la situation actuelle.

Martin Bernard

«En cas de guerre contre la Russie, la Suisse prendra parti aux côtés des Etats membres de l’OTAN»

GéopolitiqueArticle

«En cas de guerre contre la Russie, la Suisse prendra parti aux côtés des Etats membres de l’OTAN»

Le journaliste alémanique Rafael Lutz a publié, le 19 août 2026, un livre qui fait couler beaucoup d’encre: «Das NATO-Netzwerk in der Schweiz». A l’aide de documents obtenus en vertu de la loi sur la transparence, il décrit un réseau de fonctionnaires, d'experts et de journalistes qui œuvrent au rapprochement méthodique de la Suisse avec l'OTAN. Après l'intervention de l'avocate d'une haute fonctionnaire visée par un chapitre, les grands libraires alémaniques ont retiré le livre de la vente. Aucune décision de justice n'a été rendue. A trois semaines du vote sur l'initiative pour la neutralité, Rafael Lutz livre ici sa première interview dans un média romand.

Martin Bernard

Derrière le mot neutralité

GéopolitiqueArticle

Derrière le mot neutralité

Nous voilà submergés d’arguments pour ou contre l’initiative soumise au peuple le 27 septembre. Et si l’on s’interrogeait sur la nature même de ce mot, la neutralité. Ce n’est pas un principe philosophique, c’est un comportement individuel ou collectif face à une situation de conflit. Pas seulement une guerre, parfois une simple dispute. Un choix personnel. Fermer les écoutilles ou pas. Prendre parti ou pas. Se taire ou agir.

Jacques Pilet

Non, défendre la neutralité suisse ne fait pas de vous un agent du Kremlin

GéopolitiqueArticleLibre

Non, défendre la neutralité suisse ne fait pas de vous un agent du Kremlin

Alors que la votation du 27 septembre prochain sur l’initiative «Sauvegarder la neutralité suisse» approche, une offensive médiatique et politique se déploie pour assimiler ses défenseurs à des relais du Kremlin. L’image IA diffusée par l’élu suisse Philippe Nantermod (PLR) montrant Poutine embrasser la Suisse en est l’illustration. Derrière la dénonciation de l’«ingérence russe», se joue un débat plus profond, celui de la crédibilité de la neutralité helvétique depuis 2022 et du droit de critiquer le narratif dominant sans être taxé de pro-Poutine.

Martin Bernard