Allemagne: portraits d’un trio fracassant


Les bouleversements de l’histoire surgissent dans les rapports de forces, les manœuvres économiques, le choc des idéologies. Mais la personnalité des acteurs a aussi un grand poids. La crise politique qui agite l’Allemagne fait surgir trois noms: celui de Friedrich Merz, en tête, d’Alice Weidel, qui le défie, et de son bouillant représentant, Ulrich Sigmund. Leurs parcours en disent long.
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Merz: la raideur et la fragilité
Le chancelier prend des coups de partout, y compris dans ses rangs, ses alliés sociaux-démocrates l’arrosent de critiques, sa popularité n’en finit pas de s’effondrer. Ses jours au pouvoir sont comptés. Comment en est-il arrivé là? A son élection, il promettait de réduire de moitié le score de l’AfD, or il a doublé. C’est celui de son parti, la CDU, qui paraît divisé par deux à l’échelle du pays. Le personnage (71 ans) a l’allure assurée. Il est issu d’un milieu bourgeois, aisé, pas richissime. Un père juge. Un grand-père maternel qui fut maire de Brion, en Westphalie, où il baptisa une rue Adolf-Hitler-Strasse. Héritage fréquent. Alice Weidel a aussi un aïeul qui fut nazi. Mais elle est moins tentée de repartir en guerre contre la Russie. Le jeune Merz a étudié le droit, est devenu brièvement juge mais s’est lancé dans une double carrière: avocat d’affaires et député, au Parlement européen puis au Bundestag. Sans passer par les étapes locales, sans guère serrer les mains dans son quartier. A l’époque d’Angela Merkel, il espérait une part de pouvoir mais la chancelière l’a écarté. Dépité mais ambitieux, il a alors œuvré dans de prestigieux cabinets de conseil et obtenu, en 2016, de hautes fonctions à la tête du géant américain de l’investissement, BlackRock, devenant ainsi multimillionnaire, ce qui lui permet, entre autres, le plaisir de piloter son jet privé Diamond A62. Il garde une bonne relation avec Larry Fink, le grand patron. Celui-ci a des raisons de féliciter son ex-collègue. Le méga-fonds a de grandes parts dans Rheinmetall, la première entreprise allemande d’armement dont le cours en bourse bat des records depuis 2022.
Merz promettait, pour être élu, de serrer le frein à l’endettement. Or il assume aujourd’hui de creuser la dette publique à grand coût pour l’armement et l’aide à l’Ukraine, tout en coupant dans diverses dépenses sociales. Cela avec un aplomb inébranlable. Qui le contredit est aussitôt qualifié de «pro-russe» ou d’ignare en économie. Le jeu politique habituel, mais pratiqué avec une rudesse telle qu’elle finit par devenir une fragilité. Le discours du chancelier au lendemain de la claque subie en Sachsen-Anhalt avait une densité dramatique digne d’un grand film. On a vu un homme abîmé, la mine sinistre, «choqué» selon son propre mot, avouant naïvement ne s’être pas attendu à un tel résultat. D’un ton lugubre, il a réaffirmé sa ligne politique en traitant d’idiots une bonne partie de son peuple. Dans le texte: «Nombreux sont ceux qui ne comprennent pas, ne peuvent ou ne veulent comprendre ce que nous faisons». Il a aussi promis de «mieux communiquer» en faisant appel «non seulement à la raison mais à l’émotion». Pour tenter de remonter la pente, on a vu mieux. Le lendemain, il est passé au registre des insultes en accusant l’AfD de préparer «une épuration ethnique». Cet homme est l’expression caricaturale d’une élite refermée sur elle-même, prête à tout pour conserver le pouvoir et ses avantages.
Alice Weidel, brillances et contradictions
Même les plus allergiques doivent reconnaître la prestance et l’art oratoire de l’icône de l’AfD. Avec une parfaite maîtrise de soi, elle sait donner du poids à son propos, avec parfois une touche d’humour, une distance plutôt plaisante dans la tourmente. A 47 ans, son parcours impressionne. Grandie dans un milieu de la petite bourgeoisie en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, elle fait des études d’économie à Bayreuth et prend le large très jeune. Vers la Chine où elle passe plus de quatre ans, elle en maîtrise la langue, apprise… à la Bank of China. A son retour, elle est engagée chez Goldman Sachs à Francfort, puis chez Allianz Global Investors. Un curriculum qui fait penser à celui de Merz… Surprenant chez celle qui se veut la défenderesse du petit peuple. On n’est pas à une contradiction près: alors que son parti pourfend le trend pro-LGBT et veut limiter le droit de l’adoption, Weidel est en couple depuis vingt ans avec une Suissesse d’origine sri-lankaise et vit avec deux enfants adoptés… à Einsiedeln, dans le canton de Schwytz. Et cela ne fait pas la moindre vague chez les militants nationalistes et plus ou moins xénophobes.




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